Le canton de Vaud renforce la régulation des cerfs, ses plans de tir prévoyant cette année le prélèvement de 612 individus (297 dans les Alpes et 307 dans le Jura, auxquels s’ajoutent 8 cerfs pour la chasse individuelle), soit environ 20% de plus que les deux années précédentes, afin, nous dit-on, « de limiter les dégâts causés aux forêts et aux cultures agricoles ».
En ma qualité de photographe de vie sauvage, je passe une grande partie de mon temps au cœur des forêts des Alpes vaudoises. Ce contact régulier avec le terrain me permet d’observer de près la fragilité des écosystèmes et l’évolution de la faune sauvage.
Aujourd’hui, c’est avec une profonde tristesse et une vive indignation que j’écris cette lettre ouverte. La décision d’intensifier le tir des cerfs dans le canton de Vaud est un véritable scandale environnemental et éthique.
L’effondrement sous mes yeux : mes observations de terrain
Je ne parle pas ici sur la base de simples théories, mais d’après ce que j’observe concrètement à travers mon objectif. Les effets de cette politique de destruction sont déjà visibles et dramatiques. En automne 2025, sur une place de brame que je suis depuis quelques années, j’ai observé trois mâles de 12, 14 et 16 cors, 2 daguets, 3 biches et 2 faons. Cet automne, je n’ai recensé que deux cerfs de 10 et 12 cors, 1 daguet, 1 biche et 2 faons. Seuls les individus les plus peureux et méfiants semblent avoir survécu aux tirs des chasseurs. J’ai également remarqué qu’après la période de chasse, les cerfs, traumatisés, ne quittent quasiment plus le couvert forestier pour s’alimenter, ce qui les pousse à brouter les jeunes pousses d’arbres. Ce constat démontre que la chasse aux cerfs, loin de résoudre le problème des dégâts forestiers, ne fait en réalité que l’aggraver.
Si le but de renforcer les plans de tir est de déstructurer durablement les hardes d’ongulés, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il sera atteint.
L’immense déception face au silence des Verts
Ce qui ajoute à mon indignation, c’est de voir cette politique validée et portée par le Chef du Département de la jeunesse, de l’environnement et de la sécurité, le Conseiller d’État Vert Vassilis Venizelos. Ne sommes-nous pas en droit d’attendre d’un magistrat écologiste qu’il défende le vivant, promeuve la biodiversité et protège la faune des logiques purement mercantiles ?
Constater qu’un ministre Vert cautionne l’abattage massif d’animaux sauvages pour satisfaire des lobbys économiques est une profonde déception politique. Quand l’écologie institutionnelle commence à compter les animaux en mètres cubes de bois ou en kilos de viande, il y a de quoi s’inquiéter.
La forêt : usine à bois ou sanctuaire de vie ?
On tente de nous faire croire que cette mesure est indispensable pour protéger la forêt et permettre sa régénération. Mais de quelle forêt parle-t-on ? En réalité, ce plan cible les forêts destinées à la production de bois. On sacrifie la faune sauvage sur l’autel du rendement économique de l’industrie forestière. Le cerf n’est pas un problème de gestion ; il fait partie intégrante de la biodiversité locale.
Quelle hypocrisie de blâmer les cervidés pour l’état des sols et des forêts alors que le bûcheronnage s’effectue de plus en plus avec des moyens industriels extravagants et destructeurs, comme le débardage par hélicoptère ! Ce sont ces méthodes lourdes, bruyantes et ultrapolluantes qui traumatisent la faune et dégradent les milieux forestiers, bien loin du comportement naturel d’une harde de cerfs.
Quand la faune sauvage devient une affaire de business
Ce qui me choque profondément, c’est de voir à quel point l’argument financier est assumé. Les autorités se félicitent ouvertement que la venaison « trouve facilement preneur » et que la demande des restaurateurs soit forte, allant jusqu’à justifier ces abattages pour concurrencer les importations de viande d’Europe de l’Est.
Les grands mammifères ne sont pas des biens de consommation. Transformer nos forêts en zones de prélèvement pour alimenter des cartes gastronomiques automnales est une dérive éthique inacceptable. La faune sauvage n’a pas à payer le prix fort pour satisfaire des intérêts commerciaux ou des plaisirs culinaires.
Protéger la forêt sans détruire la faune sauvage
Bien que plus actif en France, le Réseau pour les Alternatives Forestières (RAF) publie des livrets et des manifestes complets sur ce qu’il nomme explicitement « la sylviculture du vivant », axée sur le respect de l’écosystème et le refus de l’industrialisation des forêts. Il aborde la question des cervidés sous l’angle de la sylviculture douce, en opposition nette avec les approches industrielles ou d’éradication portées par l’État et certaines instances de gestion intensive.
Pour le RAF, la pression d’abroutissement exercée par les cerfs et les chevreuils est exacerbée par la mauvaise gestion forestière. Les coupes rases suivies de plantations massives et mono-spécifiques créent des zones vulnérables qui attirent les cervidés et nécessitent des protections coûteuses. Le RAF prône plutôt des forêts riches en essences variées et en régénération naturelle, qui s’avèrent beaucoup plus résilientes face à la faune sauvage.
Pour donner suite aux récentes directives ou rapports d’État qui envisagent une régulation drastique, voire une éradication des cervidés dans certaines zones pour préserver la ressource économique du bois, le RAF défend la vision d’une forêt vivante et habitée. Les cervidés font partie intégrante de la dynamique écologique du sous-bois et de la biodiversité forestière. Le traitement du problème ne doit pas se faire par la destruction massive de la faune, mais par l’adaptation des pratiques forestières.
www.alternativesforestieres.org.
Dans ses différents livres, comme La Vie secrète des arbres ou Le Réseau secret de la nature, Peter Wohlleben, forestier allemand, consacre de longs chapitres à la critique de la gestion forestière industrielle et explique comment une forêt diversifiée sait gérer son équilibre avec les cervidés.
Le lynx et le loup comme régulateurs naturels
Auteur de travaux sur la biodiversité, François de Beaulieu traite souvent de la place de la faune sauvage dans les forêts. À l’occasion du retour du loup en Bretagne, il explique que ce grand prédateur joue un rôle écologique indispensable. Le loup permet notamment de réguler naturellement les populations de cervidés et de sangliers, offrant ainsi un véritable rempart pour la sauvegarde des écosystèmes forestiers.
Le retour des loups et des lynx en Suisse apporte des données empiriques sur la régulation naturelle des populations. Une étude WSL menée par Kupferschmid et Bollmann (2016) révèle que les loups modifient significativement le comportement spatial des ongulés. Dans la région de Calanda, où s’est établie la première meute de loups suisses, les dégâts causés par le broutage aux sapins, aux érables et aux sorbiers au cœur du territoire de la meute ont considérablement diminué.
L’effet est encore plus clairement démontré dans le cas du lynx. Le mémoire de master de Jasmin Schnyder (Université des ressources naturelles et des sciences de la vie de Vienne, en collaboration avec le canton de Saint-Gall) montre que le broutage des conifères a considérablement diminué par suite de la réintroduction du lynx.
Ce que la DGE semble vouloir ignorer
Vassilis Venizelos et Frédéric Hofmann, responsable de la section Chasse, pêche et espèces au sein de la Direction générale de l’environnement (DGE-BIODIV) de l’État de Vaud, semblent vouloir ignorer certains points qu’il convient de mentionner :
Comme l’a fait remarquer la Dr Andrea D. Kupferschmid, collaboratrice scientifique au sein de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, il ne s’agit pas fondamentalement d’un conflit entre la forêt et la faune sauvage, mais plutôt d’un conflit entre les personnes qui travaillent en forêt et celles qui chassent ou travaillent comme gardes-chasse. Les chevreuils, les cerfs et les chamois ne sont pas en conflit avec la forêt. Le broutage est un processus naturel qui fait partie de la dynamique forestière depuis des millénaires. Le problème ne se pose que lorsque les humains imposent des exigences économiques à la forêt : production de bois, composition spécifique des essences et reboisement rapide.
En temps normal, les cerfs, les chevreuils et les chamois préfèrent se nourrir dans les espaces ouverts mais, chassés de leurs pâturages par les activités récréatives, l’expansion urbaine et le trafic routier, ils n’ont d’autre choix que de se replier sous le couvert forestier. Manquant de nourriture sur ces territoires de substitution, les ongulés se rabattent alors sur les jeunes arbres. Ce phénomène est accentué par la chasse qui stresse considérablement les animaux, perturbe leur rythme biologique et les pousse à se réfugier au cœur des forêts.
Si le Rapport sur les forêts 2025 publié par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) confirme que, par endroits, des populations d’ongulés trop élevées nuisent à la régénération naturelle et au potentiel d’adaptation naturel de la forêt, il précise sans ambiguïté que les plus grandes contraintes pour les forêts suisses sont les évènements extrêmes liés au changement climatique : multiplication des sécheresses, des tempêtes, des incendies, des organismes ravageurs et augmentation des apports en azote.
En Suisse, la Loi fédérale sur la chasse de 1986 (entrée en vigueur en 1988) a ancré l’obligation pour les cantons de réguler la faune sauvage via des plans de tir et une gestion des effectifs pour éviter les dégâts aux forêts et aux cultures. Malgré cela, les dégâts causés par le broutage dans de nombreuses régions n’ont pas diminué depuis des décennies et se sont même aggravés par endroits.
De l’abattage des cerfs vaudois à l’effondrement planétaire du vivant
L’abattage excessif des cerfs dans le canton de Vaud révèle, d’une manière plus générale, une dérive exponentielle de notre société consumériste. Cette gestion purement comptable et utilitariste du vivant s’inscrit dans un drame planétaire bien plus vaste : la Sixième extinction de masse. Selon le dernier Rapport Planète Vivante du WWF, la Terre a enregistré une baisse vertigineuse de 73 % des populations de faune sauvage depuis 1970. En persistant à réduire les cervidés à de simples variables d’ajustement économique, à des mètres cubes de bois ou à des kilos de venaison pour restaurateurs, nos autorités font preuve d’un aveuglement tragique. À l’heure de l’urgence écologique, nous ne pouvons plus traiter la faune comme une ressource industrielle isolée ou un surplus encombrant. Chaque maillon éliminé fragilise un peu plus des écosystèmes déjà au bord de la rupture. Si même au cœur des Alpes vaudoises, sous l’égide d’un ministère écologiste, la nature ne peut aspirer à être autre chose qu’une marchandise rentable, il y a de quoi s’inquiéter quant à l’avenir de la biodiversité, qu’elle soit locale ou planétaire.
En 5 images, mes observations effectuées durant l’automne 2026
Olivier Gilliéron, octobre 2026
Sources
BAFU / WSL (2025) : Rapport forestier 2025. Office fédéral de l’environnement et Institut fédéral suisse de recherches sur la forêt, la neige et le paysage.
BAFU (2010) : Aide à la mise en œuvre pour les forêts et la faune sauvage. Gestion intégrée du chevreuil, du chamois, du cerf élaphe et de leur habitat. Arrêté environnemental n° 1012.
Kupferschmid, AD ; Frei, M. (2025) : Évaluation des données cantonales sur l’impact de la faune sauvage sur la régénération forestière 2020-2024. Revue suisse de foresterie.
Kupferschmid, AD ; Abegg, M. (2025) : Analyses de séries temporelles du broutage dans le contexte de régénération de l’Inventaire forestier national suisse. WSL.
Kupferschmid, AD ; Bollmann, K. (2016) : Effets directs, indirects et combinés des loups sur la régénération forestière. Revue suisse de foresterie 167(1) : 3–12.
Kupferschmid, AD (2024) : Comparaison méthodologique et analyses de séries temporelles du parcours de navigation dans le contexte de régénération du LFI : Rapport final. WSL.
Schnyder, J. (2016) : Influence du lynx sur le broutage et la régénération forestière dans le canton de Saint-Gall. Mémoire de maîtrise, Université des ressources naturelles et des sciences de la vie de Vienne.
Gehring, E. et al. (2025) : Influence du broutage par les animaux sauvages sur la régénération forestière. Revue suisse de foresterie.
Association forestière suisse (2025) : L’impact de la faune sauvage sur la régénération forestière continue de s’accroître en Suisse. Revue suisse de foresterie 176(3) : 132–135.
Université de Fribourg et al. (2023) : Déterminants de la densité du cerf élaphe en Europe. Journal of Applied Ecology. 492 sites dans 28 pays.
Motion Reichmuth 23.3129 : « Les forêts durables ne sont possibles qu’avec un broutage légalisé par les animaux sauvages ! » Adoptée au Conseil des États le 8 juin 2023.
Dandliker, G. (2013) : Interdiction de la chasse : scientifiquement possible et pratiquement prouvée. Conférence à l’Université de Bâle, le 15 octobre 2013.
Reimoser, F. ; Stock, R. et al. (2022) : L’herbivorie des ongulés se traduit-elle par une diversité de plantes ligneuses ? Une étude à long terme dans un écosystème forestier de montagne en Autriche.
Gordon, IJ ; Prins, HHT (2008) : L’écologie du broutage et du pâturage. Études écologiques n° 195. Springer.
Pro Natura : « Voir le loup comme une opportunité. » Magazine Pro Natura.
Bebi, P. et al. (2023) : Publication spécialisée sur le problème forêt-faune sauvage.
Document de position GWG/SFV/BWB/WaldSchweiz (2024) : L’impact excessif de la faune sauvage met en péril les services forestiers.
Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et des oiseaux sauvages (JSG), SR 922.0.
Loi fédérale sur les forêts (WaG), SR 921.0.
Ordonnance forestière (WaV), SR 921.01.
Loi sur le bien-être animal (TSchG), SR 455.












