Été – Gemmipass
Introduction
Situé en Valais à 2 350 mètres d’altitude, le col de la Gemmi est l’un des meilleurs hotspots d’Europe pour observer et photographier le Gypaète barbu. Grâce aux impressionnants courants ascendants thermiques qui longent la vertigineuse paroi de la Gemmiwand, ce géant des airs d’une envergure de près de 3 mètres passe régulièrement à hauteur des yeux, offrant des conditions de prise de vue exceptionnelles.
D’ordinaire prisé des photographes qui s’y bousculent en hiver, le col de la Gemmi s’est offert à nous dans une solitude royale, sans doute grâce aux conditions météo, froides et brumeuses, qui découragent les adeptes de soleil et de ciel bleu. Face à l’immensité de ce cirque rocheux, nous avons pu savourer le silence des sommets et prendre la vraie mesure des lieux, sous un ciel tourmenté par des vents contraires.
C’est dans cette atmosphère, que deux gypaètes ont fait de multiples apparitions. Leurs passages répétés ont transformé notre attente en un moment de pur bonheur. Le ballet aérien s’est enrichi de la présence de plusieurs vautours fauves, planant telles des sentinelles des falaises, tandis que l’Aigle royal, souverain incontesté, gravait ses cercles parfaits dans le ciel tourmenté. Plus bas, sur les vires herbeuses épurées par une qualité d’air exceptionnelle, plusieurs chamois se sont joints à la magie du moment. Chaque déclenchement du boîtier est alors devenu une tentative de figer cette harmonie fragile, magnifiée par les caprices d’une météo dantesque.
10h26 – Gypaète adulte
Silhouette monumentale, un Gypaète barbu adulte surgit du néant blanc, à hauteur d’yeux. La proximité est saisissante, presque intimidante. Aucun battement d’ailes ne trahit sa présence. Il glisse, porté par les ascendances invisibles de la falaise. À cette distance, les détails anatomiques se révèlent avec une netteté absolue.
10h35 – Gypaète adulte
Le rideau de brume s’entrouvre une seconde fois, offrant un rappel magistral. Le Gypaète barbu émerge à nouveau du blanc, mais cette fois, l’adulte transporte un vestige de dépouille solidement ancré dans ses serres puissantes. Malgré cette charge, le vol reste d’une fluidité absolue, rasant le relief dans un silence de cathédrale. Le regard d’or et de feu de l’oiseau reste fixé vers l’avant, imperturbable, tandis que l’appareil capture cette alliance parfaite entre la poésie du brouillard et la rigueur de la survie en altitude.
10h53 – Gypaète adulte
La brume reprend ses droits, mais le Gypaète barbu accorde une ultime apparition, plus distante cette fois. Silhouette graphique et étirée, le géant des cimes se détache contre la roche et la pente herbeuse, rasant la falaise dans un vol de prospection méthodique. L’ambiance change radicalement. L’intimité des premiers passages cède la place à la démesure du paysage montagnard. Presque fondu dans le relief, l’oiseau glisse le long des parois calcaires, utilisant les moindres ascendances pour maintenir sa trajectoire rectiligne.
10h55 – Grand corbeau
À peine le spectre du grand voilier s’est-il effacé qu’un Grand Corbeau surgit à son tour, fendant le brouillard de son vol franc et chaloupé. Son plumage d’un noir d’encre s’oppose radicalement aux teintes claires de la brume. De son cri rauque et caverneux, la sentinelle des cimes semble revendiquer la falaise désormais déserte, ajoutant une touche de vie à cette ambiance austère.
11h20 – Aigle royal
Plus tard, l’atmosphère s’anime à nouveau avec l’irruption d’un Aigle royal. Le grand prédateur s’annonce d’abord à grande distance, simple point sombre et compact suspendu au-dessus des prairies alpines, identifiable à sa silhouette en flèche et ses ailes légèrement relevées. Puis, en quelques battements puissants, la distance se réduit. L’aigle fond sur le relief et vient frôler la falaise à une centaine de mètres seulement de nos objectifs. À cette distance, la majesté de l’oiseau s’impose. Sa présence autoritaire, succédant au Gypaète et au Corbeau, aurait pu achever de transformer cette journée de brume en un festival d’aristocrates des cimes.
11h23 – Vautour fauve
Le ballet des cimes refuse de prendre fin et gagne encore en démesure avec l’arrivée d’une escouade de vautours fauves. Sept ou huit silhouettes monumentales surgissent ensemble, navires au long cours fendant la brume en formation espacée. Bien que les oiseaux restent à grande distance, l’impact visuel est total. Le décor grandiose et l’ambiance envoûtante des parois noyées de brouillard subliment leur silhouette de planeurs. À travers l’objectif, l’émotion reste intacte, brute et profonde : celle d’assister, émerveillés, à la réunion des plus grands maîtres des airs dans la majesté des sommets.
11h57 à 14h07 – Chamois
En milieu de journée, le ciel finit par se vider des ombres des géants. Le calme retombe sur les cimes, offrant une transition parfaite vers la faune terrestre. Nous en profitons pour immortaliser la silhouette de quelques chamois. Sur les crêtes herbeuses, des femelles accompagnées de leurs petits se détachent avec une élégance graphique. Le capteur saisit la délicatesse de leurs postures, sentinelles vigilantes suspendues au-dessus du vide. En arrière-fond, la brume toujours présente nimbe la scène d’une douceur feutrée. Ce moment d’intimité avec les étagnes et leurs éterlous, loin de la tension des grands voiliers, apporte un intermède empreint de sérénité à cette journée d’exception.
15h51 à 17h15 – Gypaète barbu immature
La journée s’achève en apothéose sur une ultime surprise : le double passage d’un Gypaète barbu immature, estimé à sa troisième année. Bien que la distance soit importante, les conditions de lumière transforment cet éloignement en un atout graphique exceptionnel. Sa silhouette sombre, caractéristique de son jeune âge avec sa tête encore noire, se détache en une ombre chinoise parfaite contre le blanc tourmenté du ciel et la ligne directrice de la crête. Ce contraste saisissant offre la possibilité d’une image rarement réalisable, un cliché d’art autant que de nature, où le futur roi des cimes signe le point final d’une journée photographique des plus mémorables.
Autres espèces observées :
- Chocard à bec jaune
- Rougequeue noir
- Hirondelle de fenêtre
- Martinet à ventre blanc
- Épervier d’Europe
- Faucon crécerelle
Les carnets naturalistes d’Anne & Olivier Gilliéron
